La Déclaration des droits de l'homme: un lapsus (1e partie)

Publié le par Michel M Piquet

 

LES SEULES CAUSES DES MALHEURS PUBLICS: La Déclaration de 1789 comme lapsus.    

NOTA

Une de nos hypothèses est que la Déclaration de 1789 aurait pris au dépourvu tout ce qui avait alors pouvoirs, responsabilités, biens, etc. Mise au point après maints compromis et concessions, projets et négociations, à travers la crainte et le surmenage, elle a fini par échapper à ceux-mêmes qui s'en sont crus ou dits les "auteurs". Ainsi qu'une éruption ou un lapsus

Depuis, par ses adversaires comme ses partisans, elle serait vécue secrètement comme un évènement étrangement durable qu'il s'agissait de rattacher à tel ou tel courant d'idées ou groupe d'intérêts -au prix, évidemment de déformations et contresens. .       

On trouvera ci-dessous  remarques, réflexions, notes de travail, notes de lecture, etc. à l'appui de cette hypothèse.

 (les notes figurent à part dans le(s) texte(s):     "la Déclaration des droits l'homme: un lapsus? notes, début, suite I, II, III, etc.) 

      *

 


-Il y a <au moins !> un article de la Déclaration de 1793 qui ne pouvait figurer dans celle de 1789 : c’est l’article 28 : « Un peuple a toujours le droit

 

-Voir « démocratie sans droits de l’homme » <in LES SEULES… DH & DEMOCRATIE, à : «Agamben »>

 - le refoulement de l’éruption de 1789, au long de la Révolution ira de pair avec les proclamations de la tabula rasa, de la régénération & donc de l’école républcaine instrument de création d‘un « homme nouveau »àle texte de 1789 sera de plus en plus traité comme un texte scolaire, et même comme  un texte d’apprentissage de la lecture (cf. Thouret : on ne saurait la compléter car « les enfants y apprennent à lire »(1).Or quel est, sauf exception, le rapport de l’enfant apprenant la lecture au contenu du texte qui lui sert à cela ? C’est toute la question du rapport de l’école au savoir. Qui se souvient encore de ce qu’il lisait en apprenant à lire ? L’école se sert de la culture pour accomplir sa mission qui n’est qu’indirectement culturelle ; et qui comporte une gestion de l’oubli, ou plutôt de la mémorisation à temps (pour un temps & juste à temps).Volontairement ou pas, on ne pouvait guère mieux faire pour enfouir les « droits » de l’homme de 1789 que les traiter comme un texte scolaire, et de sa connaissance quelque chose d’inauthentique (c’est l’erreur du catéchisme que tant de chrétiens doivent écarter pour (re)trouver l’Evangile). 

 

-1789 comme lapsus refoulé = comme pulsion démocratique trahie  -et qui ne saurait donc mériter la critique récurrente des conservateurs de tous poils <qui (ne) vaut que> contre ce qui en a été le travestissement.

Autrement dit, il en est de la critique contre la démocratie-règne de la majorité comme de celle de Maurras (cf. L.F. Céline : « je ne vote pas. J’ai  toujours su que la majorité est faite de cons », etc.) : fait mine d’ignorer que ce furent toujours les minorités qui, depuis 1789, ont fait la décision : lapsus. La République à laquelle il en ont tous fut au moins aussi hostile qu’eux au suffrage universel : on pourrait même en faire la définition de la IIIe république (et déjà de la IIe de 1848). Hantée qu’elle était par les succès populaires de Napoléon III. Celui-ci n’avait vraiment connu d’échec que lorsqu’il avait agi sans le suffrage universel (Mexique, Guerre avec la Prusse)à  démocratie sans droits de l’homme, sans reddition des comptes. : les « républicains » auraient pu tirer. Mais plutôt que de tirer du second Empire la leçon de pensée politique de se réorienter vers une démocratie référée aux « droits » de l’homme, Gambetta et ses héritiers ont préféré rompre avec la démocratie elle-même, -au point de choquer Bismarck lui-même !- en trafiquant le suffrage officiellement ou officieusement ce qui-à  De Dreyfus à Vichy.

La polémique Action française contre République-démocratie-majorité est simplement ridicule...

 

- il suffit de lire Siéyès en 1788 traitant des « classes laborieuses », et de songer qu’il désigne ainsi le Tiers Etat… pour deviner de quelle population il aura à se garder après 1789.

 

-1793 : tout rassemblement féminin est interdit par la Convention.

 

- Sous la Convention : sera puni de la peine de mort l’auteur qui proposerait le partage des terres. Un montagnard comme Danton était hostile à toute loi agraire: « toutes les propriétés territoriales, individuelles et industrielles seront éternellement maintenues ». C’est ce que soulignera : cette hantise généralisée chez les affameurs », « accapareurs », que la propriété de 1789 ne soit pas comprise comme exclusivement individuelle. Le droit « révolutionnaire » ne fut pas moins  hostile aux « droits » de l’homme que celui de l’ancien régime.

 

 

-lapsus : voir le texte de Babeuf en novembre 1789(2) : « <le peuple> a cru voir qu’ébranlés par l’appareil imposant de forces formidables, ceux de ses représentants mal intentionnés avaient cessé pour un instant d’interposer une influence fatale à la cause commune, mais que bientôt rassurés par un calme, pour ne pas dire, une inertie que ce peuple aura à se reprocher peut-être ils cherchèrent à revenir insensiblement sur ses pas et à rendre sans effet la constitution d’un fondement solide, en y édifiant un appendice gigantesque et non soumis aux règles fondamentales de l’aplomb.  On a commencé par tolérer des infractions aux principes de la loi qui établit la liberté de parler et d’écrire, on voulut bientôt faire un crime aux citoyens d’oser censurer les opérations publiques, de parler de ceux à qui il avaient confié le pouvoir de traiter leurs intérêts généraux(3) et chaque jour prêts à découvrir des intentions mieux manifestées de réduire le peuple à une impassibilité absolue sur les affaires d’administration. Le peuple français trouve que depuis quelque temps les diverses opérations de ses représentants ne peuvent que lui inspirer de la défiance. Une foule de décrets successifs viennent d’assurer « provisoirement » le maintien de la plupart de ceux des établissements de l’ancien régime dont on a le plus représenté l’existence comme un joug que la nation était impatiente de secouer. »  « Adieu charmante égalité, Adieu fille du ciel que je n’ai vue qu’en songe, commune amie dont la présence constante aurait fait le bonheur de tous, adieu ;  (…) tu nous a visités un instant ; tous les cœurs s’étaient ouverts  à ton approche, et l’égarement de l’un de nous <Mirabeau> te force à fuir nos asiles, t’oblige à vivre encore reléguée au pays des chimères. »(4)     .

(Kropotkine pourra bien reprocher à Babeuf d’avoir été trop confiant dans la constitution de 1793… hors sujet !)

« les hommes qui rapportent tout à eux , disent que c’est assez révolutionner, lorsque la révolution les a conduits à ce point où ils sont à merveille ; à ce point où , individuellement, ils ne peuvent plus rien désirer. Alors sans doute la révolution est faite, mais pour eux. La révolution est complètement faite en Turquie, pour le grand Sultan. (…) Je conviens qu’elle l’est encore à présent pour tous les myriagrammistes(5), tant directeurs que législateurs jeunes et vieux (…) mais je persiste à soutenir qu’elle n’est pas faite pour le peuple (…) puisque rien n’est fait pour assurer le bonheur du peuple et que tout est fait au contraire pour l’épuiser ce peuple, pour faire couler éternellement ses sueurs et son sang dans les vases d’or d’une poignée de riches odieux. (…)Les hauts et puissants du jour  (…) prétendent que la révolution chez nous est faite. Qu’ils disent donc plutôt la contre révolution… »(6) « Arrêter maintenant la révolution, en ferait un crime ».

 

 

 

- « Tous les penseurs révolutionnaires ont connu de ces heures d’angoisse.  La plupart les traversent vite. Voici pourquoi. Il est rare qu’un homme soit lancé dans la bataille des idées sans vite devenir le comédien de ses premières sincérités. On soutient son rôle. On a des partisans, et surtout on arrive bientôt, par le frottement avec la vie, à cette conception de l’à-peu-près qui vous fait admettre comme inévitable un certain déchet de votre Idéal. On se dit que l’on fait du mal ici, du bien ailleurs, et, quelquefois, qu’au demeurant le monde et les gens iront toujours de même »(7).                              

 

 

- Voir LES SEULES CAUSES Impôts, à : « flou »

 

-Rosenberg, commenté magistralement par Politzer : 1789 fut une « faiblesse ». En dehors de cela, il est incompréhensible que les droits de l’homme aient donné la Révolution.

Rosenberg tente de récupérer l’éruption de 1789 : il tâche donc d’exploiter en le vitupérant, le retour/remords sur lapsus qui s’en est suivi. La « République » est donc présentée comme dépravation d’un mouvement de fond -àil faut au peuple un retour à ce mouvement fondamental, qui n’est autre que le nat au profit des classes populaires

<nota : retrouverait-on chez Rosenberg l’admiration de Nietzsche pour la puissance mystificatrice de la IIIe République… comme capable de durer après avoir massacré les classes qui l’ont soutenue ?>.

En tous cas, le totalitaire ne se trompe pas de cible. Lui. Il ne s’en prend pas à 1789.

<texte de Politzer téléchargé sur ARCHOS>

 

-Déclaration de 1789 : abolition du fossé entre peuple & élites. Rien ne permet d’y repérer tout ce qui sous tend l’élitisme. Les thèmes favoris de l’élitisme : ceux de la perfectibilité et de la pédagogie, de la régénération brillent par leur absence. Ce sont ceux sur lesquels va s’appuyer immédiatement, dès cette année-là, dès le lendemain de la Déclaration, le partage entre citoyens actifs et passifs.  Face au Roi mais aussi face au peuple, les représentants vont se poser en instituteurs de la nation. Ce sera ipso facto contre l’éruption des « droits » de l’homme, pour ré enfermer dans sa boîte ce lapsus.   

 

Autrement dit, il suffit de ne pas prendre au sérieux la Déclaration, d’ « oublier »(8) tout simplement ce « petit nombre de jours d’un été radieux, où la Liberté fut une et indivisible, racine, cœur enflammé de note union nationale », pour donner sans peine de l’année 1789 une image parfaitement trompeuseàon peut finir par croire et laisser croire qu’elle  fut le temps de la proclamation du fossé entre peuple et élite…alors qu’elle fut exactement le contraire. Dès avril 1789, l’écrit de Siéyès Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? posera la perfectibilité comme une évidence (la noblesse étant présentée comme la représentante d’un fixisme social et humain) pour mieux écarter « femmes au moins dans l’état actuel, enfants, étrangers, domestiques » de la « chose publique ». Et le « philosémite » Grégoire refusera le statut de citoyen aux Juifs de l’est.

L’historiographie d’inspiration marxiste (« droits » de l’homme = égoïsme bourgeois) peut  décrire ainsi une révolution de 1789 sans « droits » de l’homme.

Ce tour de passe-passe lui est d’autant plus aisé qu’elle peut s’appuyer sur l’élitisme des Lumières antérieur à 1789. Et prétendre que les hommes de 1789 en ont simplement pris le relais. La Déclaration de 1789 est escamotée.

Du coup, c’est à la Terreur -qui va se trouver ainsi légitimée ipso facto- que sera censée revenir tout le mérite de la mise en cause de l’idée même de distance culturelle entre les élites et un peuple qui s’approprie la qualité de citoyen (on n’y disait plus ni Madame, ni Monsieur, mais citoyen et citoyenne, on s’y tutoyait…(9)).

Alors on pourra d’une part interpréter le slogan de la réaction thermidorienne (« retour à 1789 »), comme un retour à la Déclaration. Lui qui n’était que la réclamation d’une réédition du partage élitiste à la Siéyès (que cette Déclaration excluait) entre une élite civilisatrice et peuple à civiliser ! Le tour sera joué ; et ce sera peut-être le prototype de tous les détournements réactionnaires ultérieurs des « droits » de l’homme.

On aura donc pu aussi, d’autre part, comme a contrario, mettre artificiellement au crédit de la Terreur cette indivisibilité de la citoyenneté. Qui avait été énoncée, avec ses conditions, dès la Déclaration de 1789. Autrement dit cela même que, en fait, cette Terreur avait foulé aux pieds…

Le tutoiement dont on ne minimisera pas la valeur symbolique d’un retour à la citoyenneté, n’est peut-être pas le meilleur résumé de la Terreur !

En outre, le mot d’ordre d’un « retour à 1789 » ne fut pas seulement celui, frelaté selon nous, des Thermidoriens. Babeuf, lui aussi se réclamera de « 1789 »…

mais des « droits » de l’homme de cette année-là

On comprend de mieux en mieux qu’alors il ait été si urgent de faire taire le babouvisme.

 

 

-Voir le mythe complaisamment entretenu par la « Montagne » selon lequel le « fédéralisme » résumerait toute résistance à la Révolution <autour de la fameuse proclamation de la République une et indivisible »>.

Comme si les Jacobins montagnards n’avaient pas été eux-mêmes tout autant « debout sur les freins » que les Girondins.

 

- Rien de plus commun dans la pensée politique que l’élitisme qui motive le traitement des DH comme un malheureux lapsus, dont il s’agirait d’éviter les effets catastrophiques –mais ceci, jamais frontalement, ie tout en les « accompagnant ». 

Thème central: les hommes sont égaux en liberté, mais inégaux en capacité d’user correctement de leur liberté (« authentiquement », comme disait Heidegger, qui dut une grande part de son succès à ce qu’il en fut certainement un des meilleurs représentants : à ses objecteurs, dès qu’ils devenaient un peu trop pertinents : « apprenez-donc à penser »àa inspiré Lacan et une foule de petits maîtres à penser intellectuellement ridiculisés, voire déshonorés par l’histoire du 20e siècle). Seule une « élite » peut s’approprier les possibilités –pourtant universellement offertes(10)- d’accéder à la liberté(11).

Rien, en tous cas, de plus opposé, à la Déclaration de 1789 (et au « sapere aude » kantien), à la conception de la liberté et de l’égalité qui y est exposée !

 

 

Péguy voulait écrire un livre sur le détournement juridique bourgeois de la Déclaration de 1789: Curieux, non ? qu’aucun de ses admirateurs n’aient songé à le faire –Camus y compris…

Voir à : « singulier usage »,  in LES SEULES CAUSES DH pas du droit

 

-Ce qui est « étonnant », ce n’est pas tant de voir l’ancien accusateur Camille Desmoulins se muer en défenseur de la liberté d’expression, et surtout de la liberté de la presse. C’est de le voir incapable, jusque dans ses derniers textes  (Le Vieux Cordelier, n° 7), d’intégrer, d’assimiler le contenu de la Déclaration de 1789 : « la République supplée à la vertu », cela signifie pour lui l’incapacité radicale du commun des hommes à se gouverner ; c’est à « l’intérêt général » que doit être subordonnée la liberté. Ce qui pourrait entrer à la rigueur dans la « détermination par la loi » si cette subordination ne tenait pas selon lui à un motif parfaitement élitiste : la rareté de la vertu parmi les hommes. Le sophisme élitiste est ravageur : « il n’y a pas beaucoup d’hommes tout à fait inaccessibles à l’espérance et à la crainte (…) l’histoire ne compte pas un Caton sur plus d’un million d’hommes (…) il faudrait que tous les citoyens fussent des Catons, il faudrait que la vertu fût le seul mobile du gouvernement. Mais si la vertu était le seul ressort du gouvernement, si vous supposez tous les hommes vertueux, la forme du gouvernement est indifférente » Et alors, pourquoi  alors préférer la république à la monarchie ? « Une politique saine a dû forcer (sic) le comité de salut public à jeter un voile sur la statue de la liberté, à ne pas verser tout à la fois sur nous cette corne d’abondance que la déesse tient dans sa main, mais à suspendre l’émission d’une partie de ses bienfaits (…) je cros qu’il a été bon de mettre la terreur à l’ordre du jour

Alors, pour faire passer la pilule, Camille invoque, comme tant d’autres, les besoins quotidiens du peuple, il change de sujet: il faut que les  hommes  libres mangent à leur faim. En somme et avant la lettre il nous fait déjà  le « coup » des « droits sociaux »(12).

 Je vous le demande un peu, mon cher, qu’est-ce que la liberté si tout le monde  n’a pas sa poule au pot?(13)  Mais où diable avait-on la tête en rédigeant la Déclaration de 1789 ? « Je persiste à croire que notre liberté, c’est l’inviolabilité des principes de la Déclaration des droits ». Il ne précise pas laquelle ! C’est qu’il ne s’agit manifestement pas de celle de 1789, mais de celle de 1793, charte fondatrice des droits sociaux traités comme droits de l’homme, du bonheur comme « but de la société » (14). « Je crois que la liberté, en un mot, c’est le bonheur… » La conséquence ne peut tarder –c’est d’ailleurs l’objectif du texte : « je crois en même temps (sic) p. 135 de Desmoulins. 

Ainsi l’égalité qui a fait éruption en 1789, celle qui est innée et qui « demeure », se retrouve-t-elle comme éclipsée, au nom de la « république » et de la « Révolution ». Comme si la Révolution, précisément, ne consistait pas en un refoulement élitiste, comme si elle avait un autre contenu. Si l’on ne cède pas à la (séduisante) poésie équivoque de la personnalisation de « La Révolution », il n’y a eu proprement de « révolution française », avec tous ses épisodes, que parce qu’il y a eu, dès 1789, refus élitiste catégorique à la tête du mouvement : chacune de ses péripéties s’interprète comme une nouvelle tentative pour mieux refouler les « droits » de l’homme(15). Plus tard, deux « empires », un maréchalat (« révolution nationale ») et cinq républiques prendront le relais. Dans la galerie des révolutionnaires, grands refouleurs des « droits » de l’homme, Desmoulins joue son rôle : celui des grands « révolutionnaires ». revenir au statu quo ante.     




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