La supériorité de l'Occident (sans rire)

Publié le par Michel M Piquet

 


 

          J'observais <dans 6e tartine:"anti-islamisme"> qu'avant de donner des leçons de démocratie, (et spécialement de laïcité) aux pays "émergents", nous aurions intérêt à évaluer les résultats de nos  propres efforts dans ce sens.

Un interlocuteur avisé a vu pointer dans cette remarque la revendication d'une supériorité occidentale déguisée en droitdel'hommisme. Il s'est demandé en quel honneur il nous appartiendrait à nous, occidentaux, de "fournir la réponse" politique aux autres cultures. l'universalité des "droits" de l'homme n'exclue-t-elle pas toute supériorité de cet ordre?  

 

 

Certes, affirmer, comme je l'ai fait, que la réponse au problème politique de la démocratie dans les autres cultures passe par les « droits de l’homme européens", cela ressemble fort à l’affirmation gratuitement ethnocentriste d’une supériorité occidentale. 

Et pourtant oui, j’affirme la supériorité de l’Occident. Mais une supériorité qui n’est pas celle à laquelle nous pensons tous spontanément -(quitte à en douter de plus en plus).

 

La culture dite occidentale est supérieure aux autres en ce qu’elle a pratiqué avant les autres l'horreur au plan de l'universel (1). Et en ce qu’elle s’est ainsi trouvée la première capable d’en interroger la nature et les causes. L'occidental qui le premier s'en est pris ainsi, pour l'éliminer, à l'homme en tant qu'homme. Non plus seulement à l'opposant, au schismatique, à l'hérétique, au déviant, au malfaiteur, au Juif, à l'Arménien etc.). Nulle auto-flagellation: en cela l'Occident n’a vraiment pas de leçons à recevoir.

Ce n'est pas l'Islam ou le bouddhisme ou aucun autre qui a fait la Shoah, le Goulag et Hiroshima. C'est l'Occident. 

Massacre des Arméniens? «Grand bond en avant» maoiste?, Cambodge de Pol Pot? Voyez les historiens: chaque fois, les décideurs venaient de l’Occident, et se réclamaient même de «ses» Lumières.   

L'Occident fut pionnier de l'horreur totale & de la réflexion politique sur elle, comme il l'a été, un jour, de toute la science expérimentale avec « son » Galilée, un autre jour, de toute l'astronomie avec « son » Copernic, puis de toute la biologie avec « son » Mendel, de toute la thérapeutique avec « son » Pasteur, de toute la physique avec « son » Einstein...de toute la menace sur l'environnement avec "son" usage des ressources naturelles. Pour l'homme en tant qu'homme.

Le ciblage de l'homme en tant qu'homme, avec les enseignements qu'on en tire, cela concerne tous les hommes.Tout individu à songé un jour ou l'autre à l'homme en tant qu'homme (religions...). L'occidental lui, est passé aux actes: en l'agressant en tant que tel; et ipso facto en traçant a contrario les conditions sa survie (sous le nom de Déclaration).

Et c'est en ce seul sens que les "droits de l'homme" de 1789 ont fait et font la supériorité de l'Occident.

Oui, avec la France, l’Occident mérite d’être dit le « pays-des-droits-de-l'homme". Mais nullement au prétexte mensonger que ces « droits » y auraient été ou y seraient spécialement respectés ! Et pas davantage parce que leur Déclaration de 1789 serait sortie toute armée des puissants cerveaux de juristes français, formés de longue date à l'universel! D'une Eglise qui aurait été respectueuse de l’Evangile! D'un droit naturel démocrate avant l’heure! De la perspicacité de philosophes des « Lumières » qui auraient été tournés vers le peuple! De l'exemple de despotes sincèrement éclairés! 

Mais parce que la France de l'ancien régime avait déjà commis l’horreur totalitaire.

Il peut paraître anachronique de qualifier de totalitaires les horreurs déterminées de la France monarchique. Au moins en 1789. Et c'est pourtant en ce sens que les guerres de religion ont obsédé les auteurs de la Déclaration (sous le nom de «malheurs publics » <Préambule>). Moins par leur(s) atrocité(s), que par le chaos social qui s’y était exprimé, où "l'homme (était) en proie à l'homme, le loup à son pareil" (2). Comme pendant la Fronde. En 1789, ces nouveaux gouvernants furent confrontés à la banqueroute. Problème comptable ou fiscal, mais aussi modalité de ce même chaos qu’était l’«ancien régime». Et la plus emblématique de cet empilement d’arbitraire et de gaspillage, qui en étaient venus à prospérer pour eux-mêmes, sans plus même profiter à des maîtres et à des corrompus.  (voyez Montesquieu et bien d’autres)

Certes, il y a eu de tous temps des tyrans et despotes bien plus cruels que nos rois –et comment ! Mais totalitarisme n’est pas tyrannie. Ce n’est pas la seule cruauté ou la férocité claire et nette d’un individu ou d’un groupe… C’est l’arbitraire désordonné, le chaos établi, le tohu bohu et le galimatias (3).

Il y a eu dans l’histoire de terribles massacres, tellement sensés qu’ils en étaient presque beaux. Il n'est généralement pas très difficile de comprendre les buts d'une guerre -même épouvantable. Le bûcher est plus atroce que la lettre de cachet, mais pas nécessairement plus totalitaire, parce qu’il peut, lui, être conséquent. La croix du Christ avait eu sa pancarte explicative; le Roi de France, dans ses oukazes n'indiquait aucun motif. Plus inconséquent que la France du 18e siècle et de “sa douceur de vivre” (Talleyrand)? Non. Sa législation, son administration avaient « quelque chose de proprement monstrueux»(4) "désorganisation d'énergumènes"(G. Babeuf). Les  calvaires de Calas et du chevalier de la Barre sont encore plus incompréhensibles que cruels : l'un passait pour coupable aux yeux mêmes de son défenseur Voltaire, et l'autre a découragé jusqu'à son bourreau(5). Parce que c’était l’homme en tant qu’homme qui était immolé.Tout comme lorsque Louis XIV, en extorquant les abjurations des Réformés à coups de massacres dignes d'Oradour, "nageait dans ces millions de sacrilèges, comme étant l'effet de sa piété" (comme disait Saint Simon).

La douleur du chaotique ne s'émousse pas comme font les effets de la vulgaire cruauté, -dont il arrive qu'on en redemande (Sade), comme d'un stupéfiant. C'est que l'atroce n'atteint que les individus avec leurs passions et leurs intérêts particuliers; mais la complète déraison, toujours l’homme en tant qu’homme. C’est cette déraison qui nous oblige à penser en universalistes. Comme le fait la stupidité encyclopédique de Bouvard et de Pécuchet. Comme le chaos nécessaire à l’étoile (Nietzsche). C’est la déraison qui impose la réflexion, c'est elle qui fit le mépris paradoxal de l'aristocratie française éclairée pour les distinctions héréditaires(6), elle qui a produit la Déclaration de 1789. Et qui conféra à l’Occident la supériorité dont je parle.

L’atrocité de la "Solution finale" n’a pu en dissimuler qu’un temps l’éminente inconséquence. Etre tué « pour cela seul qu’on est né » :  quel superbe renvoi réflexif vers l’universel, vers : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » ! Et “le travail rend libre”, vers: "les hommes naissent et demeurent libres..."! Et quand Eichmann nous prend à témoin: "Après tout, les juifs aussi avaient intérêt à ce que les trains arrivent à l'heure"(7). Quel magnifique cristal d’absurdité !

Il y a un enseignement des totalitarismes qui est spécialement difficile à admettre : celui qui porte sur le vrai et le faux. Il y a bien peu de consistance dans la fausse accusation portée contre un juif de boire le sang de nourrissons ou dans celle, contre un trotskiste, d’avoir mis des clous dans le beurre du prolétariat (8). Mais il y en a exactement aussi peu dans les « accusations » -qui sont, elles, consistantes : celle adressée à un Juif d’en être un.  Ou celle, faite à un trotkiste, de travailler à la perte de Staline. Autrement dit, impossible de croire à 50% un SS ou un Vichinsky ; il n’est pas de discours « à moitié totalitaire ». Chez eux pas de parcelles « de vrai » ici et là. Qu’ils parlent du vrai ou du faux, c’est l’irrationnel qui fonctionne, jusque dans l’exactitude. Jusque dans l'adéquation entre les affirmations et leurs objets.

Dans les années 1950, les staliniens dénonçaient le régime policier de la Yougoslavie de Tito: ils étaient dans l’exactitude. Et n'y étaient-ils pas encore un peu lorsqu’ils ajoutaient, par exemple, qu’au physique le Maréchal de Belgrade rappelait irrésistiblement Goering?(9). Mais cette exactitude du discours n’était tirée que de la considération de leur objectif : c'était la préservation de la suprématie de Staline dans l’Internationale qui excitait ainsi la sensibilité du stalinien tant à l'oppression policière qu'à la ressemblance des silhouettes. Une simple exactitude par accident, en quelque sorte. Ceux qui ont cru qu’elle résultait d’une argumentation étaient mûrs pour croire irréfutable que Tito était un agent de la Gestapo et de la CIA payé par Churchill, et bien d'autres choses. Et, du coup, pour ne pas en voir bien d'autres (10).

La « méchanceté des protestants », « l’avidité » des juifs, les « sabotages » des ennemis du Peuple, « l’impérialisme sournois » du Jaune? Autant de puissants prétextes qui ont pu nous égarer longtemps. Mais la stupidité dans l'horreur des forfaits correspondants est d'une telle qualité qu'elle défie la compréhension. Vraies ou fausses, la chose est secondaire (car pourquoi n’y aurait-il pas des protestants méchants et d’autres gentils, des juifs avares et d’autres pas, des ennemis du peuple saboteurs et d’autres pas,  des Jaunes sournois et d’autres loyaux ?). S’imaginer pouvoir démêler le vrai du faux dans les totalitarismes ne saurait que brouiller, pour un temps, les pistes qu’ils nous ouvrent vers l’universel. De par la stupide horreur même de leurs absurdes et éminents forfaits correspondants. Ils sont autant de ces pistes La Saint Barthélémy ne s'explique par les protestants, la Shoah par les juifs, le Goulag…, Hiroshima…). Les archéologues reconstituent la cohérence des massacres de l’Egypte ancienne. Mais nous ignorons toujours pourquoi Oradour, à quoi rimaient les dragonnades. Pistes vers l’homme en tant qu’homme.

Faut-il préciser qu'il est de la nature de cette supériorité de l’Occident qu’elle lui échappe aussitôt? Tant il est vrai que l’universel ne se privatise guère: il en va à cet égard, de la politique des « droits » de l’homme, comme de la pêche à la ligne ou de la vaccination. C’est ainsi par la réflexion sur « nos » horreurs et erreurs d’occidentaux que les autres cultures doivent passer pour se garder des périls totalitaires. Horreurs et erreurs qui, en qualité d’accès à l’universel, sont les leurs autant que les nôtres.

C’est ce qui légitime largement ceux qui savent braver les reproches simplets d’ethnocentrisme, et osent analyser en termes occidentaux, et dans cet esprit, la marche du monde.

Et c’est ce qui légitime aussi l'ambition de bien des occidentaux, d’épargner aux non occidentaux, par la référence à la Déclaration de 1789, leurs calvaires des saint Barthélémy, Shoah et autres génocides de chez eux : hispaniques, yankees et autres. Il nous appartient d'oser dire au monde ce à quoi l'expose l'absence d'une fiscalité progressive et/ou de lois non rétroactives, etc. 

Il y a là un sentiment de supériorité qui ne tient pas plus à l’ignorance des autres qu'à leur mépris. Contrairement à ce que répètent bien entendu les tyrans vernaculaires de tous poils...

Et tant pis pour Hannah Arendt si, elle n'a jamais rencontré "notre" homme en tant qu'homme <comme J. de Maistre>, -mais seulement HeideggerÀ l'autre bout du monde, ce n'en est pas moins "notre" Homme qui a donné à l'Inde les moyens qu'elle cherchait depuis des siècles, de prévenir les famines (Amartya Sen)      

Ainsi, enfin, pourrait-il s'expliquer que soient ce qu'elles sont, aujourd’hui, les relations entre ex-colonisateurs et ex-colonisés. Comment cet Occident ne susciterait-il pas autant de haine en tant que supériorité que de complicité en tant qu'universalisme? Et c'est pourquoi il me semble bel et bien que toute infraction ou infidélité des occidentaux que nous sommes à notre supériorité en arrivera-t-elle à être traitée légitimement, par les autres, -français maghrébins, pays émergents- comme une agression personnelle. Car c'est ainsi qu'ils en sont rejetés d'autant vers des fidélités plus fanatiques. Et j'en reviens ainsi à la "6e tartine" sur "l'anti islamisme". Eux et nous ne se rapprocheront que dans l'exacte mesure où nous serons fidèles à "notre" supériorité, à "nos" droits de l'homme, -et où nous romprons avec cette infraction obscène et importée qu'en est le libéralisme. Il est très libéral d’insulter une religion, mais c’est aussi contraire aux droits de l’homme que de poser une bombe. Car la cible est la même : l’homme en tant qu’homme.

*

Rien donc, en tout cela, me semble-t-il, de cette maladie de la haine de soi et de l’auto flagellation dont l’Occident serait atteint.

Pour autant nous n’avons certainement pas, en effet, « la réponse pour les autres ». Mais nous avons de bonnes et terribles raisons de connaître la question. Un peu mieux qu'eux et un peu plus tôt. 

 

-

 

 

 

 



 

1. Pour des raisons qui n’entrent pas dans mon propos d’aujourd’hui; voir « eliminationnisme »)

2. T. Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques.

3. Et l’on sait, au moins depuis que Socrate  a affronté les Sophistes, que l’irrationnel, le délire, peut être parfaitement cohérent. Le totalitarisme est cohérent comme un délire .

3bis Chaque année, entre 1660 et 1789 près de 70 révoltes réprimées. 

4. E. Faguet, Le libéralisme, Paris, 1906

5. Il semble que le bourreau fit seulement mine de lui infliger le supplice (langue coupée, etc.) et l'acheva subrepticement. 

6. Sur cet aspect largement documenté de 1789: "La philosophie n'avait pas d'apôtres plus bienveillants que les grands seigneurs. L'horreur des abus, le mépris des distinctions héréditaires (...) ont dû leur premier éclat à l'enthousiasme des  grands (...) aux courtisans plus qu'aux gens de lettres". (Vicomtesse de Noailles, Vie de la Princesse de Poix, née Beauvau).

 7. Eichmann à son procès.

 8. Procureur Vichinsky, interrogatoire de Isaak Zélensky, mars 1938, C.R. sténographique:

-Vichinsky : «Vous assumez la responsabilité de toute l’activité criminelle du bloc des conspirateurs droitiers et trotskistes (…) les clous, le verre pilé répandus dans le beurre, qui déchiraient la gorge et l’estomac du peuple ?

Zelensky : J’en assume la responsabilité. »

 9. Jacques Duclos, Préface à La Yougoslavie sous la terreur de la clique Tito, Paris, 1949.

10. Ainsi le spectacle des procès staliniens a-t-il conduit des intellectuels (en France, Emmanuel Le Roy Ladurie ou F. Furet, notamment) à adhérer au parti communiste. Le comportement des accusés devant la justice totalitaire a bien manifesté le piège de cette apparente cohérence, de cette prétendue déduction. Pseudo-rationalité abondamment décrite (hélas, comme authentique) par A. Koestler dans Le zéro et l’infini. La lecture de ce navrant best-seller du temps a été décisive pour nos historiens. Dans ce roman, un apparatchik accusé (Ivanov) est censé n’être conduit à l’aveu de crimes imaginaires que par le raisonnement. Il en arrive à effectuer les mêmes déductions que ses accusateurs et bourreaux et en vient donc aux mêmes conclusions qu’eux. Sans que ceux-ci aient recours à ces tortures dont usent les autres les « fascistes » -faute d’arguments, bien entendu. Quand on sait qu’il ne s’agissait que du diktat d’un objectif, où la torture physique tenait lieu d’argument, quand on a vu le P.V. couvert de sang de l’interrogatoire de Toukatchevski..., on peut s’étonner que Furet n’ait jamais renoncé à voir dans Koestler "le plus grand penseur politique du 20e siècle" (cité in la biographie de F. Furet, Paris, 2013).


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