La boîte à humeurs (3e tartine) "pour l'opinion publique"
- S'agissant de la notion d'opinion publique, notre thèse est la suivante:
L’« opinion publique », tant vitupérée, pour mieux s’en prendre à la logique démocratique, n’est autre chose que le sous produit de toutes les tentatives de "démocratisation" sans référence aux « droits » de l’homme (qui n'ont pas attendu l'offensive américaine en Irak).
On reproche à l’opinion publique de « court-circuiter » le régime représentatif : selon deux modalités 1) le référendum, la démocratie directe 2) les divers sondages d’opinion.
Mais est-il admissible que soient ainsi placés sur le même plan les sondages d’opinion, médias d’un côté & de l’autre le suffrage universel direct ?
Selon Jacques Julliard : «En France, une fois que les citoyens ont désigné leurs représentants, leur devoir est de se taire. C’est ce qu’ils n’acceptent plus ».
Cette position rappelle Rousseau selon qui les Anglais, n’étaient libres qu’au moment du vote. Il faudrait plutôt comprendre le vote (pour désigner des représentants, mais aussi sur telle ou telle question soumise à référendum) comme une étape. Entre ces étapes, il y a les institutions. Notamment les mandats électifs, faits pour assurer à l’élu le temps de recul nécessaire à une action suivie : celui qui lui permet, notamment, de tenter un travail de conviction, de pédagogie, voire d’évoluer lui-même. « l’opinion l’emporte sur la classe politique, comme on l’a vu lors du référendum européen du 29 mai 2005 <sur l’Europe de Maastricht> » !
Voilà qui est presque caricatural au moment où le Traité simplifié de Lisbonne a été ratifié par la voie parlementaire comme va l’être la réforme constitutionnelle : on revient sur ce qui a été décidé par le suffrage universel direct au moyen d’une procédure qui l’écarte.
Or c’est de ce type de décalage, de distorsion, d’obscurité que se nourrit l’ « opinion publique ». A force de tout faire pour donner raison à Rousseau (Contrat social, chapitre sur les représentants), l’élu ne sait plus très bien lui-même...et se rue sur les sondages. Cela se produirait dans n’importe quel groupe : ce ne sont évidemment pas les médias qui ont « fait » Le Pen, c’est un certain mode de scrutin (la Représentation proportionnelle) au service d’une ruse de Mitterrand. Les médias ont fait caisse de résonance –et l’auteur de la manœuvre en avait tenu compte.
Cela ne tient pas aux nouveaux moyens d’expression de l’opinion : thèse « médiologique » de Régis Debray. « La démocratie a l’âge de ses supports techniques. Elle apparaît dans une sté où il y a des chemins de fer, des journaux et des partis autour des journaux. C’est l’âge du plomb de la démocratie. Nous sommes entrés dans l’âge de l’électron (...) de la démocratie télévisuelle, ce médium bonapartiste (sic) qui fonctionne au gros plan et impose le règne du « moi je ». <Julliard présente pourtant le second Empire comme un effet de l’opinion publique contre le régime représentatif : ce qui est possible. Mais alors sans le médium nécessaire ?> Avec Internet, nous assistons à l’apparition d’une opinion tout à fait insolite, réticulaire et disséminée, qui ne répond plus à un système hiérarchique et centralisé. C’est la règle, chaque époque court-circuite les médiums précédents. On l’a vu avec l’imprimerie qui a mis la Bible à portée de tout le monde et provoqué le déclassement du clergé. Avec Internet, ce n’est pas « Tous prêtres ! », mais « Tous journalistes ! », et un déclassement similaire des directeurs d’opinion, cette confrérie qui se trouve dépossédée du monopole de la représentation de l’opinion. A l’horizon, c’est la fin des journaux. Donc la fin de l’intellectuel, puisqu’il est un penseur qui fait du journalisme <alors il n’y a plus beaucoup d’« intellectuels », s’il y en a autant que de penseurs dans la presse !>. La déstabilisation est considérable. Est-ce une libération ? Je n’en suis pas sûr du tout. Car ce système est en train d’engendrer une démocratie plébiscitaire (...) dictature de l’émotion et de l’impression très dangereux. » (Le Monde, ibid.).
Exprimée en 2008, c’est là une thèse très paradoxale. S’agissant, par exemple, de la ratification du Traité de Lisbonne, le recours au référendum aurait, paraît-il, détourné l’électeur du sujet vers la censure du pouvoir (Alain Duhamel). Et alors ? Cela aurait-il moins de valeur que l’obsession de préserver la bonne entente de façade au sein de tel parti politique (en l’occurrence le parti socialiste) ? Cela confère-t-il aux parlementaires une quelconque compétence ?
« Cette dictature médiatico-sondagière transforme le gouvernement en gestionnaire au jour le jour ». Bof ! La porosité entre métier politique et formation à la gestion n’est-elle pas autrement déterminante ?
D’où, selon nous, l’erreur majeure <et démagogique> en France de la réduction du mandat présidentiel, et de sa coïncidence avec celui des députés –deux décisions qui n’ont obéi à aucune considération démocratique.