Boîte à humeurs (5e tartine)Google & lecture
Le chagrin simple du bibliothécaire de base
Pendant que les pouvoirs publics bayaient aux corneilles,
Google est passé à l’initiative.
Elle a simplement scanné des livres,
et l’a fait si efficacement que d’autres se sont pris de gourmandise
pour les profits qui en découleraient (...)
pour la répartition des profits, non pour la défense de l’intérêt public.
Cette issue n’était pas inévitable,
nous aurions pu créer une bibliothèque numérique nationale,
équivalent moderne de la bibliothèque d’Alexandrie.
Robert Darnton[1].
Les témoignages se recoupent. Jamais la Bibliothèque nationale n’a tenu du monastère[2]. Ni par la pauvreté, la chasteté, ou l’obéissance, ni non plus par le plain-chant. Et surtout pas par la copie, encore moins par l’allergie aux techniques nouvelles. Audacieusement qualifiée « de France », elle a persévéré dans cette voie. Ses bibliothécaires et informaticiens se sont toujours placés à la pointe de la recherche en matière de numérisation. Elle a accompagné, sur le sujet, des initiatives industrielles audacieuses[3].
Si M. Pascal n’était si distrait, comme tous les esprits supérieurs, il se demanderait plutôt comment la BnF, forte de cette compétence, d’un fonds sans équivalent et face à un partenaire juridiquement vulnérable, peut se retrouver aujourd’hui comme en position d’infériorité, voire de demande, dans les tractations qui s’engagent avec Google.
Un manque de moyens financiers ? Certes[4]. Mais aussi l’aboutissement d’une histoire dont la mésinterprétation induit en erreur pour l’avenir.
Ce qu’on ne lit guère[5], et que nous souhaitons rappeler ici, c’est que, jusqu’au lancement de Gallica, la BnF ne s’était tant soucié de numérisation qu’en vue de la conservation au long cours, l’archivage (le SPAR). Type de développement de la numérisation qui n’avait aucune vocation à mettre des documents en ligne à l’usage des internautes. Les instruments les plus modernes d’accès aux fonds de la BnF et d’ailleurs fonctionnent à Tolbiac…en sorte que l’on ne peut « surfer » sérieusement grâce à elle sans s’y trouver physiquement présent.
Depuis des temps reculés, la Bibliothèque royale, impériale puis nationale a conçu la demande qu’elle avait à satisfaire comme définitivement limitée à une minorité éclairée, mais aussi circonscrite aux murs de ses salles de lecture.
Et il faut reconnaître que pendant longtemps il fut à peu près utopique d’imaginer autre chose. (même si, un temps, on fit bien du prêt à domicile, des collections de livres scolaires à l'enseigne de la "BN"...). En avance sur leur époque, Vattemare, Morel et Otlet n’étaient pas de leur temps: «certains naissent posthumes »[6]. Malheureusement, au fil des générations et cooptations incestueuses, tout s’y organisa autour d’une hiérarchie manichéenne qui surévaluait la conservation jusqu’à l’absurde. En 1990 encore, bien malin qui aurait pu dire ce qui était lu et par qui, rue Richelieu. (Ce n’est qu’en 2006 qu’un « groupe de travail en charge des besoins des utilisateurs » devait inaugurer ses travaux).
Un catalogage sophistiqué, interminable et onéreux oeuvrait à l’intention d’un usager fictif, jamais clairement défini, i.e. en fait à destination des bibliothécaires de la « BN » eux-mêmes. Contrairement à ce qui se passait dans la plupart des pays civilisés, il ne jouait aucun rôle source : chaque bibliothèque cataloguait dans son coin. Tandis que des expositions, plaquettes et revues glacées dans le goût du jour, de petits musées ici et là (Monnaies Médailles, Arsenal…), et même une momie (déconfite), sauvaient les apparences de la conservation[7]. Hilariti Publicae. Le pli fut pris. Du magasinier à l’Administrateur général, on se fit une fierté farouche de cet enfermement. Bas les pattes ! Pas touche ![8]
Les rarissimes mises en garde et suggestions à cet égard[9], dès avant l’annonce présidentielle du 14 juillet 1988, loin de susciter sur le sujet une salutaire réorientation de l’établissement, furent fort mal reçues et tournèrent au détriment de ceux qui les énonçaient, dont le nôtre. On vit des représailles, des retraits de cartes de lecteurs, et en interne des « placardisations », avec les rapides promotions de dociles qui les complètent toujours. Quelques grandes plumes du malthusianisme académique se dévouèrent dans les gazettes.
Chacun, pourtant, sentait bien, déjà, que le choix de la conservation pour la conservation devenait cocasse, voire ubuesque, en ce tournant des années 90. (La British Library s’était séparée du British Museum.). Aussi avait-on résolu de n’en parler jamais. Quitte à penser à autre chose : couleur des moquettes, hauteur des tours. Bien sûr, face à la curiosité de l’opinion, il fallut faire feu de tout bois. Alors, en guise de cette communication à distance, évoquée dans la lettre du Président de la République, les responsables « scientifiques » de ce qui n’était encore que la « bibliothèque de France » promirent… le bon vieux prêt inter bibliothèques. On réinventa la Poste. « Les 5000 places prévues à la Bibliothèque de France, s’inquiéta un journaliste, seront-elles associées à d’autres places du fait du réseau (sic) ? - G. Grunberg (BnF) : Oui, bien sûr (...) un catalogue collectif (...) permettra la circulation d’ouvrages (sic) entre la Bibliothèque de France et les autres bibliothèques, dans les deux sens »[10]. Et sous la condition « indispensable » (sic) que chaque lecteur soumette ses recherches, leurs sources et leurs résultats au contrôle du bibliothécaire![11] La construction du bâtiment de Tolbiac allait couler cela dans le béton ; ce béton dont on fait les lignes Maginot. Pendant que Google, en numérisant à tour de bras, passait par les Ardennes.
De son côté, la lecture publique avait fini, elle aussi, par être entraînée dans cette dérive« muséologique ». En En effet, le temps passant, les bibliothécaires municipaux, traditionnellement incités par leurs contraintes financières et leurs édiles à s’obséder de l’usure physique des documents,serésignèrent insensiblementànepointtrops'interroger s’interroger,euxnonplus, sur les besoins précis de leurs lecteurs réels. Là encore, à la fin du siècle, la relance soudaine de la demande de communication à distance par la technologie grand public produisit ses effets « éclairants» sur ce que valait jusqu’alors le service rendu aux lecteurs. « Une bibliothèque à distance, notera plus tard une bibliothécaire municipale, (est) le défi auquel se trouvent confrontées, de toute urgence, les bibliothèques de lecture publique : à savoir passer d’une offre collective à une offre personnalisée individuelle (...) non pas à des publics mais à des individus... »[12]. Quoique bien tardive, l’inquiétude était pertinente. Mais quel aveu dans cette lucidité accidentelle! Et qui valait diagnostic -le plus sévère, au fond, qu’il nous ait été donné de lire depuis longtemps sur la lecture publique en France[13]. Dans cette France où le Directeur du livre et de la lecture (sic) d’alors se gaussait : « on ne lira jamais Proust sur un écran ». Sans qu’un seul bibliothécaire national, municipal ou départemental ne se lève pour le contredire. Car, n’est-ce pas, « on ne verra jamais un char allemand passer par Sedan ».
Dans ce paysage, Gallica 2 a surgi en 2004 « comme un cheveu tombe sur la soupe ». Une demande de communication à distance, déjà bien développée dans le monde réel, venait interpeller le séculaire parti pris de conservation. C’était à l’initiative d’un président de l’établissement, historien chercheur encore en activité, bref d’un utilisateur réel -pour une fois. Le cheval de Troie. Les tenants du parti pris muséal durent céder devant la démonstration googelienne par le fait. On put croire un instant que la communication allait cesser d’être le point aveugle de l’établissement. J.M. Jeanneney escomptait qu’une teinture d’américanoïa détournerait l’attention de la bourde d’un sérail dont il lui paraissait peut-être tactiquement inopportun de souligner les responsabilités. Mais le bibliothécaire de base ne pouvait être dupe. Il écartait ce leurre à journalistes. Il prenait toute la mesure de la gravité du choix, après 1988, pour la non rupture, contre la communication extra muros, que le sursaut Gallica soulignait rétrospectivement. Comme l’héroïque charge de Reischoffen, l’impréparation de l’armée de Napoléon III.
Alors, vous comprenez, le bibliothécaire de base, il souhaite un succès de la négociation avec Google. Mais un succès équilibré qui ne déchargerait pas les bibliothécaires nationaux et leurs émules locaux, de la communication, de la relation lecteur livre.
À propos, j'y songe, peut-être n’êtes-vous pas bibliothécaire de base, et tout cela vous paraît-il un tantinet corporatiste ?Après tout, pourquoi ne pas s’en remettre à Google ? Que nous importent les errements de l’indécrottable BnF ? Autant la laisser moisir dans le linceul de pourpre des Dieux morts ? On aura les livres, n’est ce pas l’essentiel ?
Les documents seront là, certes. Mais quant à les trouver, les découvrir, ce sera une autre paire de manches. Car le logiciel Google est panurgique dans son principe –rentabilité publicitaire oblige.² Comme vient de le rappeler T. Klein[14], savoir et rentabilité publicitaire ne sont point liés. La numérisation rentabilisée par la publicité travaille à l’uniformisation des démarches culturelles. Le péril publicitaire ne tient guère ici à la distraction par les placards qui viennent polluer nos écrans comme nos villes et carrefours. Mais, en un sens à l'inverse, dans la non-distraction croissante qu'induit le principe même du repérage des parcours documentaires les plus fréquents. Afin de cibler au mieux les campagnes de communication, c'est chaque jour davantage, le "déjà connu" qu’il s’agit de nous faire « découvrir ».
Aux antipodes, donc, de la formule de toute bibliothèque digne de ce nom, celle du labyrinthe positif[15] qui est : « découvrir (aussi) ce qu’on ne cherchait pas ».
Certes, il y a les besoins de la vie quotidienne et la recherche d'informations ponctuelles; et la publicité qui, si répétitive soit-elle, est informative et culturelle dans son ordre. Il y a surtout les périodes purement scolaires de l'existence, les années d’apprentissage des savoirs fondamentaux. Lorsque la fragmentation du savoir, l'éclatement de la lecture, imputés à Internet par R. Chartier, ont leur utilité bien délimitée (le Lagarde & Michard fait un tabac dans les khâgnes).
Mais cette formule de la bibliothèque perd tout contenu si "découvrir", devient : tomber sur ce que la plupart des autres a trouvé, en empruntant les voies les plus fréquentées, et à tout coup. (La plupart des "morceaux choisis", et autres anthologies n'ont que trop tendance à se recopier les unes les autres). « Nos meilleures ventes » lit-on déjà à l’entrée de la Fnac librairie.
Quid, alors, de toute production intellectuelle un tant soit peu innovante, « déviante » ? Du renouvellement? Le "vulgaire" n'aura-t-il accès qu'au connu, au déjà utilisé; tandis que le "gratin", lui, aurait en outre connaissance de l'ensemble de la production (dépôt légal) ? À ce compte, peu à peu, dans un second temps, ces situations respectives ne seraient-elles pas vouées à se rapprocher, au fur et à mesure que la production intellectuelle se "googlisant" deviendrait plus répétitive et conformiste?
Abandonner à leur entêtement sournois la BnF et les autres, ce sera donc renoncer à un certain type de "médiation" entre le « document » et le « lecteur » : la "médiation" publicitairement désintéressée, sur mesure, celle qui est productrice d’innovation. Ce ne sera pas seulement accabler le contribuable. Bien sûr, en ce début de 21e siècle, un rejet des "médiations", notamment intellectuelles, semble se dessiner[16] (« crise de l’Ecole »). Alors, « tant qu’à faire », pourquoi pas le confortable Google ?
Non seulement parce que Google fait lui-même "médiation" sans le dire, comme on vient le voir. Mais aussi parce que ce rejet apparemment généralisé vise surtout le mode scolaire, au sens large, de la "médiation" (par le cours magistral, la vérification disciplinaire de l’assimilation des connaissances : notation, examens et concours, etc.). Et parce que le bibliothécaire de base, est tous les jours au contact d’une demande intense de médiation nouvelle, ie adaptée à la communication à distance, hors scolarité et sans visée sélective mais aussi rentable ?
Il est donc préoccupant que l’Etat, en la personne de sa bibliothèque nationale, se défausse de cette demande de "médiation" non scolaire.
Pour le salut du savoir, pour tirer le meilleur du Web, il aurait donc mieux valu une numérisation désintéressée, c'est-à-dire publique.
Comme l’écrit Darnton, il nous aurait fallu « créer une bibliothèque numérique nationale, équivalent moderne de la bibliothèque d’Alexandrie. » (la vraie, pas la copie...)
Et nous n’en prenons pas le chemin.
Le chagrin du bibliothécaire de base nous aura mis en garde : la tentation est là et pointe à nouveau le museau. Il sait bien le profit malsain que la BNF tire déjà, pour une part, du succès de Google : la baisse continue de fréquentation de son "haut de jardin", et ipso facto la perspective de pouvoir bientôt, sous prétexte de désaffection du public, consacrer tout l’espace de Tolbiac à ses lecteurs « de qualité », loin du vulgaire [17].
Il y a donc fort à parier que, sous couvert du manque de moyens, les décideurs de la BnF ne s’en remettent à Google de la numérisation que pour préserver la douce puanteur de leur terrier muséal, en colmatant ainsi une autre brèche qui y faisait courant d’air.
Il se dit avec mélancolie que si ce qui fait défaut à la Bibliothèque nationale, ce ne sont certes pas les copistes, du moins lui manque décidément l’ardeur qui animait ceux-ci. Car, eux les moines, et quoiqu’en dise l’ingrat M. Camus, c’était pour diffuser qu'ils copiaient. Et, du même coup, pour sauver leurs âmes, eux.
[1] Le Monde diplomatique, mars 2009.
[2] C. Pascal, « La bibliothèque nationale et le syndrome du moine copiste », Libération, 7 septembre 2009
[3] Le Century Disk, notamment.
[4] Et on ne saurait attendre des comptables publics qu’ils minimisent cet aspect des choses (v. rapport de l’Inspection générale des finances sur la BnF, janvier 2009, n°20086M-065-02) . Mais on est en droit d' attendre des bibliothécaires autre chose que de faire concurrence aux comptables.
[5] Ni sur Bn.fr, dans Livres hebdo ou dans Télérama , ni même chez L. X. Polastron (La Grande numérisation, Paris, 2006).
[6] Nietzsche.
[7] Qui, au fil des ans, s’avérait d’ailleurs, de plus en plus défaillante.(cf. par ex. l’inondation des manuscrits de Victor Hugo scientifiquement entreposés sous une conduite d’eau datant de Mac-Mahon, ou le plan Caillet de désacidification d’urgence, à la fin des années 70).
[8] Voir sur ce sujet la réaction du Président de la BnF à la proposition, émanant de l'Inspection générale des finances, de se séparer de l’Arsenal, bibliothèque solitaire et bâtiment ruineux, op. cit..
[9] En toute fatuité, nous renvoyons ici à :
Abbé Vivienne (pseud. de M. Piquet), A quoi bon une bibliothèque nationale ? 1986, (ronéot.). M. Piquet Livres-Hebdo, 1988,
M. Beck, Rapport à M. Le ministre de la culture sur la Bibliothèque nationale », Paris, 1987.
M. Piquet, « Bibliothèque nationale : avec les moyens du bord », Le Débat, décembre 1988.
[10] « La bibliothèque de France, trois visées en tension », L’Ane, N° spécial Grande bibliothèque, 1990.
[11] Ibidem.
[12] M. Blanc Montmayeur, in Les 25 ans de la BPI, Paris, 2003, p. 130.
[13] Pour une confirmation du côté des lecteurs, voir M. Seguin, La Quinzaine littéraire, été 2005, n° spécial sur la lecture.
[14] « Comment Google contribue au rétrécissement du savoir », Libération, 30 septembre 2009
[15] Voir M. Piquet, Court Traité de signalétique à l’usage des bibliothèques publiques, Paris, (en toute humilité vicieuse)
[16] C’est la « désintermédiation », dont le danger vient encore d’être souligné dans le rapport de H. Gaymard sur le prix unique du livre au Ministre de la culture et de la communication, Paris, 2009.
[17] C’est bien pourquoi la BnF refuse d’en rendre l’accès gratuit, malgré la demande de Bercy –une fois n’est pas coutume.…(B. Racine : réponses au rapport de l’Inspection des finances… 2009). Souvenons-nous de la Salle B et des 40 années de larmes de crocodile qui ont arrosé sa fermeture.
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