Un impôt sur les oeuvres d'art ?
On discute de l’incorporation des oeuvres d’art au patrimoine imposable des collectionneurs.
On voudrait indiquer en quoi les inquiétudes des professionnels du marché de l’art nous ont paru plus convaincantes que les protestations des responsables des musées nationaux.
À entendre ces derniers, une imposition des oeuvres d’art compromettrait l’accroissement des collections et l‘organisation d’expositions.
Pourtant, moins que jamais, la richesse d’un musée ne se résume au nombre d’oeuvres que contiennent ses réserves. En elle-même, l’accumulation sous forme de musées publics n’a plus aucune valeur muséologique.
Les musées ont été inventés pour protéger les oeuvres, en un temps où leur faible valeur vénale, le vandalisme, les modes et les révolutions menaçaient leur existence. Et, complémentairement, comme lieux d’inventaire, de restauration et d’exposition.
Or c’est aujourd’hui la valeur vénale des oeuvres qui assure l’essentiel de leur protection. Collectionneurs et marchands n’y ont plus seulement intérêt, (à la mesure des prix du marché) -au même titre que l’Etat. Ils en ont, eux, la capacité financière donc technique.
Qu’y-a-t-il donc de “spécifique”, qui justifierait désormais une conservation publique, nationale et centralisée des oeuvres d’art, devenues inaliénables ipso facto? Et ce ne sont pas les pertes fiscales tenant aux dations qui donneront à L’Etat les moyens d’épauler les artistes débutants aussi bien qu’un magnat du pétrole saisi par le mécénat.
Et pourtant, les gestionnaires actuels de nos musées nationaux se sont fait un devoir d’accumuler indéfiniment des oeuvres inaliénables, sous couvert de constitution d’un “patrimoine” public.
Ainsi y-a-t-il, à Paris, un “Musée national d’art moderne”. Il se vante de conserver le “plus important fonds d’Europe”. Ce qui ne serait pourtant digne d’être célébré que si l’on disposait d’une définition précise de cet art “moderne”! Mais, de cette “modernité”, aucun de ses conservateurs ne vous dira où elle s’arrête: ils ne complètent pas une collection, comme leurs collègues des musées d’Orsay ou Carnavalet. Ils l’étendent. Parler de collection d’art “contemporain” n’est pas une démarche raisonnable, déterminée, d’enrichissement.
Cette fuite en avant vers le mirage d’une exhaustivité ne saurait s’autoriser de la nécessité des expositions publiques. Bien au contraire. Autant savoir, en effet, que le même “Musée national d’art moderne” est hors d’état d’exposer plus de 10% de son fonds. Faute de place. Et qu’il n’est pas le seul. Alors que bien des collectionneurs font mieux. C’est qu’il n’y aura jamais assez de place pour loger l’indéfini.
En outre, non seulement il existe d’excellentes expositions montées autour de collections privées. (cf. Pinacothèque de Paris).
Mais surtout, il serait salutaire de ralentir la dérive décoratice de l’exposition des oeuvres. L’affichisme est un abus de pouvoir, un coup de force de non artistes (responsables de musée et conservateurs) contre les artistes, les auteurs. Il y a des oeuvres d’art produites pour le public, pour un usage public : les affiches et illustrations de Lautrec ou les Nymphéas de Monet, mais aussi bien le plafond de la Sixtine, etc.
Et puis, il y a les autres, qui n’ont pas moins d’importance…
Nos musées confondraient-ils les deux ? Qu’est-ce qui leur permet d’attribuer à ces dernières une vocation qui, dans l’intention de l’artiste, n’appartenait manifestement qu’aux premières. Celle d‘être approchées par tout un chacun?
L’ouverture en province d’espaces d’exposition (Lens, Lille) ne peut jouer qu’à la marge. Certains ont protesté que le déplacement des oeuvres n’était jamais sans risques, et que la localisation était plutôt arbitraire. Mais surtout, il ne suffira pas de déplacer un petit morceau du fonds pour en décentraliser la fréquentation. Pas plus que le jacobinisme centralisateur n’a pâti de la création napoléonienne des préfectures, ou ne fut menacé par le projet de “déménagement des villes à la campagne” du regretté Monsieur Lop.
Et puis, si souvent n’a-t-il pas fallu un particulier, un amoureux -plus rapace, souvent, que patriote- pour sauver l’oeuvre d’art qui n’intéressait personne? (dans l’histoire récente: les “documents périphériques” des oeuvres littéraires, les films, les photographies de cinéma).
En somme, quand bien même on considérerait, comme nous, que l’Etat a plutôt vocation à contrer la logique du “laisser-faire”, on nous accorderait que ce serait plutôt là où il y aurait “péril en la demeure” ?
Et qu’est-ce qui peut bien être aujourd’hui exposé à des périls autrement plus graves et irréversibles que les oeuvres d’art échangées sur le marché? Ce sont les paysages et les sites archéologiques. Les spéculateurs ne misant guère sur un paysage pour lui-même, ou les “bétonneurs” du BTP sur un chantier de fouilles en tant que tel, l’un et l’autre se retrouvent en grand danger.
Avant même de parler d'impôt, il s’agit donc de reconsidérer ce que ces responsables désignent eux-mêmes comme leur mission. La concentration des oeuvres par achats publics et la surenchère entre établissements nationaux doivent être remises en question. Il n’y a plus vraiment aucun inconvénient sérieux à ce que tel tableau “échappe” à tel musée, privé ou public. Même et surtout s’il est national.
Et si la notion de patrimoine national était le dernier avatar d’une des formes les plus stupides du chauvinisme ? Plus digne de cet Italien (présumé “fou”), qui voulut jadis rendre la Joconde à l’Italie, que d’un directeur de musée en temps de mondialisation. Certes, un classement d’office évite à l’Etat de débourser pour sécuriser une oeuvre. Son propriétaire demeurant libre de la mettre en vente, il est possible de la suivre sur le marché. Mais le chauvinisme ne désarme pas : une oeuvre classée d’office ne peut quitter le territoire national ![3]
Et d’ailleurs, sous couvert de patrimoine public inaliénable, les gestionnaires de nos musées nationaux n’en raisonnent-ils pas moins sans cesse en termes “marchands” -logique qu’ils présentent de plus en plus souvent comme spécifique de leur mission...
Alors, un impôt sur les oeuvres? l’Etat ne pourrait-il plutôt économiser des millions d’euros en fuyant les salles de ventes, en laissant nombre d’oeuvres aux bons soins de ceux qui n’ont pas mieux à faire de leurs revenus? Voire en les encourageant? Quitte à édicter quelques précautions assurant leur traçabilité et leur mise à disposition? Le patrimoine n’en pâtirait pas le moins du monde.