Louis Ferdinand Rushdie?

Publié le par Michel M Piquet

À en croire Claude Duneton, lorsque L.F. Céline, en 1944, a quitté l’Allemagne  pour le Danemark, ce n’était pas pour s’éviter de rendre des comptes : « la vérité, c’est que Céline (en 1944) avait une fatwa à la faucille et au marteau ». Un peu comme Salman Rushdie (sic). Ce qu’il fuyait, c’était « une exécution sans poteau, sans bandeau sur les yeux » par des tueurs communistes. Rien à voir avec son antijudaïsme obscène (Bagatelles pour un massacre, etc...). Car « le scandale de l‘extermination des Juifs n’était pas encore éventé » et ne le sera pas avant la publication du Journal d’Anne Franck ».

 

Passons sur cette dernière affirmation qui fait bon compte de la vraisemblance.

 

« La vérité », c’est surtout que si une balle plus ou moins perdue avait alors tué Céline, ce n’est pas un « lampiste » de la Collaboration qui aurait été atteint. Et il aurait assez peu importé que, faute d’un peloton français, ce coup de feu eût été celui d’un membre du NKVD, d’un tortionnaire de la Loubianka, ou d’un FTPF, qu’il y ait eu un bandeau ou un poteau. L’arbitraire peut toucher juste, les loups s’entredévorent parfois. Lorsqu’un agent du GPU abat un auxiliaire de la Gestapo, qu’a donc à y perdre la démocratie ?

 

Il faut rappeler à C. Duneton que tout ce que Monsieur Destouches pouvait faire pour que la Shoah réussît (sans même, admettons-le par indulgence, en connaître l’existence), il l’avait fait avec ses pamphlets, ses fréquentations et ses textes des années 1930-1941, c’est-à-dire avec tous ses moyens. Bien trop pleutre et handicapé pour s’en prendre physiquement à qui que ce fût.

Est-on innocent d’un crime auquel on a incité frénétiquement les autres, pour cela seul qu’on était physiquement incapable de le commettre, ou parce qu’on ignorait qu’il était en train de s’accomplir ?

Stalinienne ou pas, la balle aurait donc atteint un des principaux acteurs de la « solution finale ». elle aurait été au service de la victoire des démocraties. Après tout, à Stalingrad non plus, les « staliniens » de l’armée rouge n’ont pas eu besoin de connaître le Journal d’Anne Franck.

 

Oui, mais voilà, ils n’étaient pas doués de cet immense « talent » littéraire. Eux, la sagesse des nations, ils ne l’ont pas décorée en plagiant comme Céline ses increvables lieux communs : « les femmes sont des chiennes » « les Abyssins ont des sexes étonnants », « Marcel Proust, prout, prout », « il faut des vagins pour tout le monde », ou : « la plus petite partie du corps du pire Aryen vaut mieux que des millions d’Einstein » (sic).  

Si Céline avait pris une balle, on n'aurait pas pu lire que « c’est naître qu’il aurait pas fallu ». On imagine la perte pour la pensée : songez-y bien: il nous aurait fallu nous contenter du Livre de Job[2]. On aurait gagné du temps et de la place dans les bibliothèques, et M. Luchini n’en blatèrerait pas moins, sur autre chose.

 
 Décidément, nous ne sommes toujours pas convaincus par ceux qui écartent avec dédain l'hypothèse selon laquelle le succès de Céline aurait été pour l'essentiel celui d'un épateur à bobos. Maboul, farceur? Gide hésitait et peu importe "Les gens bien achèteront ses livres", disait Nizan, qui poursuivait :

" M. Céline a écrit, à la dernière page de son livre : "j'aime mieux raconter des histoires; J'en raconterai de telles qu'ils reviendront après pour me tuer des quatre coins du monde". M. Céline se vante. On n'a jamais eu envie de tuer que les hommes qui disent la vérité. Et M. Céline est comme tant d'autres :  il fait seulement semblant de dire la vérité. Mais il ment. Les gens bien achèteront ses livres. On ne le tuera pas. 

 

 

 

Post Scriptum : Ceci dit, on peut trouver dans la lecture de Céline de quoi rendre aux Français un peu de leur fierté nationale. Dès 1941, Les beaux draps ont souligné avec fureur l'incurable allergie française à l’antijudaïsme -et ils ont même parlé de "gaullisme" généralisé.On était au temps du second statut des juifs, et à l'un des pires moments de l'occupation nazie... 

 On le voit: c’est Céline qui a « raté son coup ».

 

 

1. Préface à : Céline au Danemark, 1945-1951, éditions du Rocher, 2008.

2. « Job ouvre la bouche. Il maudit son jour », III, I.

3. L'Humanité, 15 juillet 1936.

 

 

 


 

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article