La boîte à humeurs (8e tartine): la burqa
« Burqua » & « droits » de l’homme ?
Il était une fois une jeune reine d’Espagne « en route vers Madrid, elle passa par une petite ville (...) Les magistrats de l’endroit pensèrent qu’ils ne pouvaient pas mieux exprimer leur joie de recevoir leur nouvelle reine qu’en se présentant à elle avec un échantillon de ces marchandises pour lesquelles leur ville était renommée (des gants et des bas). Le majordome qui conduisait la princesse reçut les gants très gracieusement mais, quand on lui présenta les bas, il les jeta au loin avec grande indignation et réprimanda sévèrement les magistrats pour cette horrible indécence. « Apprenez, dit-il, qu’une reine d’Espagne n’a pas de jambes ». Moralité : « Si l’on ne doit pas supposer qu’une dame espagnole a des jambes, que doit-on supposer d’une dame turque ? Il faut supposer qu’elle n’a aucune existence » . (D. Hume, Sur la polygamie et le divorce, c. 1735).
On pourrait bien, pour un temps, se contenter de réprimer ou d’autoriser le port du voile intégral, comme on fait de l’usage du ballon sur les pelouses : au nom de l’efficacité. Pour cette raison qu’il est non moins nécessaire à la police de reconnaître les visages des délinquants (ou inversement à certains maris de protéger la vertu de leurs épouses) qu’au jardinier municipal de protéger les gazons. D'autant que la tentation est là. Car le libéralisme et les "medias » raffolent de ces petites lois-règlements de square, qui prolifèrent désormais à en devenir illisibles, voire incompatibles, au motif fallacieux qu’une loi serait d’autant plus efficace qu’on la ferait « coller » plus étroitement à la particularité de tous les comportements humains « fautifs » possibles et imaginables.
L’inefficacité de cette démarche « une-loi-par-infraction » est chaque jour un peu plus manifeste. Rien, au fond, ne serait donc réglé. En outre, si les multiples invocations des « Droits de l’homme » peuvent prétendre à quelque consistance, c’est à la condition que notre droit positif se déduise tout entier de leur Déclaration de 1789, jusque dans des dispositions de ce qu’on appelle l’ordre public aussi précises que le voile, non moins que dans celles de notre Constitution.
La question demeure donc pendante -et qui ne nous paraît pas assez souvent posée : s’agissant du voile intégral des femmes, quel droit positif peuvent nous inspirer les «droits" de l’homme déclarés en 1789 ?
Si le voile intégral était réservé aux femmes mariées, les choses seraient terriblement simples. On pourrait en légiférer comme sur la ceinture de chasteté ou la séquestration. Ce serait, en effet, l’affirmation d’un pur et simple droit de propriété du mari sur sa femme. Ce comble de l’inégalité et de l’aliénation serait une éclatante contravention aux droits de l’homme. Le droit positif nécessaire se déduirait sans effort du constat que fait l’article 1 de la Déclaration de 1789 d’une égalité innée entre les hommes. Et peu importerait alors l'opinion des porteuses de ce voile intégral. On pourrait alors citer Simone de Beauvoir: le fait qu’une oppression soit acceptée par certaines de ses victimes ne lui enlève rien de son caractère oppressif, et ne doit pas décourager de travailler à son abolition. L’opposition aux « droits » de l’homme serait alors directe, frontale et presque évidente.
Si en revanche, la burqa concerne toutes les femmes, et spécialement les jeunes filles, comme c'est manifestement le cas là où elle est en vigueur, la situation est tout autre.
Car elle exprime alors la tyrannie du voilé sur le non voilé. Celle qu'exerce immédiatement tout individu habillé devant un autre nu. C'est l’obscénité du « textile » dans le camp de nudistes, l'ascendant du tortionnaire en uniforme sur le déporté, du motard en casque intégral fumé sur l’homme au béret, du Ku Klux Klan sur le Noir, du gangster en burka sur le banquier qu'il vient dévaliser.
Dans le voyeurisme, c’est bien le vu qui est victime. Celui qui est vu sans voir est à la merci de celui qui voit sans être vu! L’homme est vu sans voir, et dans l'échange, amoureux ou pas, c’est la femme entièrement voilée qui a la priorité et l'initiative au sens large. de ce que H. Arendt nommait le « sens commun » .
Que resterait-il d’un homme (d'un mâle) qui ne pourrait croiser que des femmes entièrement voilées? Qui n’aurait de contact premier, quotidien, habituel qu’avec des femmes identiques? Qui ne pourrait tout bêtement préférer les blondes ou les brunes, etc. Qui ne pourrait même se faire une idée de la simple taille de son interlocutrice? Cet homme serait-il sexuellement moins "excité", comme on nous l'explique? Ne se trouverait-il pas plutôt réduit au besoin sexuel brut? Tout ce qu’il pourrait voir de la femme entièrement voilée, ce ne serait pas même qu’elle est une femme, mais qu’elle est un individu signalisée comme étant une femme. Il serait seulement très probable qu'il y ait là-dessous un être humain de sexe féminin. Et, à vrai dire, ce qui serait ainsi signalé, à lui et aux autres, ce serait moins la présence d’une femme que celle d’une femelle. Et, d’une femelle, on ne sait guère plus que l'usage sexuel qu'on peut en faire au gré des périodes de rut : on serait donc en pleine lubricité1. La situation de cet individu serait voisine de celle des clients de ces «back-rooms» qui ne se « connaissent » génitalement qu'à travers des orifices percés dans une cloison qui les sépare comme un mur-voile.
Et encore, peut-être serait-elle pire, cette pornographie du voile intégral, puisqu’elle serait imposée et nullement ludique. L’homme mâle serait évidemment atteint (non point tant dans sa "virilité" (!) que dans son individualité, dans cette individualité susceptible de s’exprimer aussi dans toutes ses relations avec l’autre sexe (et avec autrui en général). Il en serait tout autantdécapé que la femme intégralement voilée, de toutes ces "petites" fantaisies, caprices, "absurdités", qui font, qui structurent la préférence amoureuse (même la plus rudimentaire), dont tant de poètes ont fait leur miel, et sur lesquelles chacun de nous détient comme un droit d’auteur. Depuis l’enfance, le philosophe Descartes préférait les filles et les femmes qui louchaient, en cela il était aussi René. (Et même un sacré René, paraît-il!..)
Voilà qui nous semble confirmer, d’une part, et n’en déplaise aux tenants de la discrimination positive et orthopédique, qu'une l’atteinte à la femme ne mérite ce nom que dans la mesure où elle est atteinte aux droits de l’homme (entendu comme être humain). Confirmation de ce que, hors de là, on erre dans l’ambivalence intellectuelle et l’impuissance du droit (avec le lancer de nains, qui est aliéné? Et avec la mini jupe, la contraception, etc.)2
Confirmation, aussi, que ce ne sont pas les « droits » de l’homme de 1789 qui tendent à la négation de toute différence individuelle. Comme on ne cesse de le leur reprocher . Mais que tel est bien plutôt le fait des ennemis de ces « droits ».
Autant dire, enfin, -car c’est une autre face d’une seule et même infraction fondamentale aux « droits » de l’homme- que, avec la généralisation de la « burqa » serait réalisée la condition de base de l’idéologie libérale. À savoir : l'utopie d'une équivalence complète entre des individus sans qualités... (femmes et comme on l’a vu ipso facto hommes) dans un monde de qualités sans individus3 : bref entre "consommateurs ».
1Des cartes postales érotiques bien connues et des affiches touristiques de la période coloniale exploitèrent sans vergogne des silhouettes et des "visages" d' "indigènes" en burka. Nous sommes parfaitement conscients d'enfoncer ici une porte ouverte.
2 Rappelons que vers 1980, un préfet français avait interdit, au nom de la dignité humaine, le jeu dans lequel les participants se lancent de l'un à l'autre des hommes de petite taille. Il fut attaqué en justice par les nains concernés. Au motif que cette décision les privait de leur métier, de leurs revenus et donc de leur vraie dignité. La Justice leur a donné raison, et a levé l'interdiction.
N'entendait-on pas répéter dans les années 1960 que la mini-jupe témoignait d'une aliénation de la femme à l'homme et ses bas instincts? (Jean Royer, parmi d'autres). Cette ânerie ne fit-elle pas également fortune à propos de la "pilule" contraceptive, puis de l'avortement?
3 Comme disait Musil.