Jusnaturalisme & "droits" de l'homme

Publié le par Michel M Piquet





En complément à ce que contient "Du mode d'existence des "droits" de l'homme" sur le même sujet


DH et jusnaturalisme

Voir : DH de l’ordre des faits DH & DROIT NATUREL

 

-La logique jusnaturaliste, le droit naturel suppose notamment que chacun, en se référant à un droit naturel, en s ‘en réclamant peut refuser l’obéissance à une loi positive <pas toujours fréquent sous la révolution : cf. Condorcet, par exemple, dans son projet de 1793 : recours individuel contre une loi votée par le parlement, mais sans interruption de l ’obéissance>.

 

 

-Le jusnaturalisme est la doctrine de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Marquise du Châtelet : ses Institutions physiques (1740) : « une philosophie entière dans le goût de M. Wolff », adapté par les jurisconsultes Barbeyrac, Burlamaqui,Vattel Sout un universalisme, mais radicalement différent de celui des DH dans son fondement a priori et non a contrario .

 

- lien entre jusnaturalisme & interprétation de la Déclaration de 1789 comme acte manqué, lapsus : le droit naturel prédispose à freiner de l’intérieur ce qu’il contribue à susciter, comme l’écrit M. Villey : « le juriste de droit naturel ne se livrait pas pieds et poings liés, à l’actualité (...) Son propos n’était pas de suivre constamment le fil de l’histoire, mais, à l’occasion, de s’opposer au flux de l’histoire, d’y mettre un frein. Chaque  fois qu’une forme de vie sociale, un modèle d’ordre familial, de rapport d’affaires, d’organisation politique lui paraissaient riches de justice, il cherchait à les conserver »[1]

 

- Déclaration de 89, « le dt naturel n’est plus fondé dans la nature, ni, non plus en Dieu <non dit> mais dans la nature humaine <non dit>. Les droits naturels se déduisent de la nature de l’homme, comme sujet raisonnable et libre »[2]. Selon nous,tout ceci n’apparaît nulle part dans le texte –et spécialement l’idée de déduction.

 

- l’enracinement des « droits » de l’homme dans le jusnaturalisme est un lieu commun des plus coriaces. Léo Strauss[3] et Heidegger contre l’orgueil de l’homme qui se prétend « maître et possesseur de la nature »[4]. Rompant avec l’idée d’un droit naturel fondé dans une loi qui n’est autre que celle de l’ordre du monde, l’homme moderne se serait affirmé comme intrinsèquement autonome. De là un nouveau droit naturel fondé sur la nature humaine, ie dans lequel la nature de l’homme imposerait sa loi à toute réalité [5]. L’homme moderne se conçoit comme seule source ( ?) des valeurs (?) ce pourquoi son droit sera un droit subjectif. (A. Renaut, Qu’est-ce que le droit ?, Paris, 1992, p. 38) : fondation wolffienne des droits de l’homme.

Bibi : on voit mal dans les DH de 1789, ce qui correspond à cette idée de l’homme comme source des valeurs, soumission de la réalité à la loi de la nature humaine. Ce qui y apparaît, c’est surtout l’idée que le sujet humain se fait des conditions de sa survie, ipso facto de celle de son espèce. Ce qui paraît difficilement évitable et –sous une firme confuse- pas seulement « moderne ». En 1789, il n’y a pas passage de la nature à la nature humaine : le « droit positif appelé à être tiré des « droits » de l’homme sera enraciné (?) dans l’idée que l’homme se fait de lui-même, dans un ordre donné qui le dépasse nécessairement en tant que sujet individuel.

 

 

- C’est son jusnaturalisme qui –paradoxe superficiel- interdit à Portalis de comprendre la Déclaration de 1789 « petits brouillons sans autre mérite que de propager quelques idées bien exagérées de liberté et d’égalité »[6].

 

- Dans le jusnaturalisme (de Wolff[7]) -à l’opposé exact de la démarche a contrario des DH de 1789, exposée dans le Préambule de la Déclaration-, le droit se déduit d’une obligation « obligatio prior jure » (Jus Naturae, § 24).  Le point de départ de cette déduction jusnaturaliste, est posé a priori. C’est une définition de la nature de la nature de l’homme : celle-ci est posée comme double, à la fois «nature commune » (aux hommes et aux animaux), i.e. soumise au déterminisme mécanique des causes antécédentes » & « nature propre » à l’homme, i.e. fonction de sa considération des causes finales au moyen de la raison dont il est seul doué.  «l’essence et la nature de l’homme étant posées, tout droit naturel se trouve ainsi posé... » En 1789, même identifiée à son espèce, la nature de l’homme n’est absolument pas « posée » : il y a une réflexion préalable sur les erreurs et succès, une réflexion politique sur les règles du jeu collectif <cf. « Individualisme » ; « DH mode de gestion du groupe »>.

 

- Avec les « droits » de l’homme, il ne s’est pas agi de substituer la « nature humaine » à une nature en général, d’un droit subjectif à un « droit objectif ». (ßà individualisme, etc.) Le « changement » du « droit naturel » aux « droits » de l’homme affirmé par le philosophiquement  correct. Le « droit » dit des Modernes, le « droit » dit des « droits » de l’homme n’est pas enraciné dans une idée que le sujet humain se ferait de lui-même (contrairement à ce que posait peut-être le jusnaturalisme). Il ne conteste pas l’existence d’un ordre cosmique. Ce sont les conditions de sa survie en société (ce qui, d’ailleurs, n’est pas très nouveau. Ce qui fut nouveau, ce fut la déduction jusnaturaliste –mais sans lendemain- sinon comme adversaire de pacotille, repoussoir rhétorique pour juristes positivistes, ou totalitaires).

 

DH & droit naturel

Voir : DH de l’ordre des faits

 

 

Dans sa critique des droits de l’homme[8], « Jacobi reproche aux révolutionnaires de vouloir agir conformément aux lois de la nature : autant vouloir obéir au soleil en plein jour[9]. Les auteurs de la Déclaration ont confondu la raison (devoir-être) et le bonheur (être). La raison considérée en elle-même est « sans cœur et sans entrailles, qui ne connaît ni l’individu ni la personne, n’ayant aucun but hors d’elle-même, et ne pouvant en établir aucun, notre désir d’être heureux la touche si peu qu’elle n’en tient aucun compte. » <bibi : certes, mais les DH de 89 prétendent seulement fournir les conditions techniques du bonheur personnel et non pas ce bonheur lui-même>. Telle est à ses yeux, l’expression de leur spinozisme mais aussi leur plus funeste contradiction : "s’il est des lois immuables de la nature, nul n’est besoin de les vouloir réaliser, c’était préparer le plus puissant des despotismes : celui en lequel l’opposant n’est même plus un ennemi, mais une erreur de la nature »[10].

Bibi : ce n’est pas ce que dit la Déclaration de 1789 : les DH n’y sont pas déduits des lois de la nature, ce sont des faits de nature. Il ne s’agit pas de s’efforcer d’observer des lois de la nature découvertes a priori. On vise le bonheur <et la gestion sociale[11]> par l’évitement des « malheurs publics » dont l’histoire est pleine & on ne vise pas le respect d’une loi de la raison : on respecte celle-ci comme l’artisan, comme par surcroît. Effectivement, ce n’est pas la raison « théorique et abstraite » qui nous fixe l’objectif du bonheur. Rationnellement parlant, dirait Hume, chaque être humain peut viser les « malheurs publics »  et son malheur personnel .

En 1789, l’opposant à la Déclaration se trompe quasi techniquement parlant: il s’engage sur la voie du prétotalitarisme.

On retrouve ici comme, par exemple, chez B. Constant et chez Gauchet, le traumatisme rétrospectif de la Terreur <et non de la Déclaration qui –déjà- n’est pas traitée en elle-même> : comme eux, ses successeurs Jacobi était « libéral » avant la Révolution.

                          

 

 


[1] M. Villey, Seize essais de philosophie du droit, Paris, 1969, p. 83.

[2] A. Guigue, Droit, justice, Etat, Paris, 1996, p. 25-26.

[3] « Le changement fondamental (...) se manifeste dans la substitution des droits de l’homme à la loi naturelle : la loi qui prescrit des devoirs a été remplacée par des droits, et l’homme a remplacé la nature. (!) Les droits de l’homme sont l’équivalent de l’Ego cogitans. L’Ego cogitans s’est entièrement émancipé de la tutelle de la nature », et finalement il refuse d’obéir à toute loi qu’il n’ait pas engendré en totalité (?), ou de se dévouer à toute valeur dont il ne soit pas certain d’être le créateur ( !) », (La Cité et l’homme, trad. 1987, p. 62).

[4] En fait, Descartes écrit : « comme maître et possesseur... » La vitupération d’un « prométhéisme » cartésien vaut à peu près aussi cher que celle(s) du « dualisme » cartésien.. C’est-à-dire à peu près rien.

[5] Peut-être résumé des Lumières, de C. Wolff, mais pas des « droits » de l’homme de 1789, et de leur préambule.

[6] De l’usage et de l’abus de l’esprit philosophique durant le XVIIIe siècle, Paris 1834,chap. 34

[7] Sur Wolff, VA Notes du Rousseau de la « Pléiade ».

[8]  (Il est un précurseur,il précède Burke : Reflections... : nov 1790) Fragment d’une lettre (jamais envoyée) à J.F. Laharpe (5 mai 1790, Werke, II, p. 513-514, en français, envoyée à Necker qui y a répondu : <philo politique de Ferry, II, p. 42. + p. 310 de Philo du droit de Renaut et Sosoe.

[9] « Cette dame française qui disait qu’elle concevait parfaitement l’utilité de la lune, puisqu’elle nous éclairait pendant la nuit, mais qu’elle ne saurait imaginer à quoi le soleil pouvait être bon en plein jour. Supposé  que la manière fixe d’être gouverné par la seule raison (...) fût un plein jour sans soleil ; cette erreur n’appartiendrait pas exclusivement aux législateurs français : c’est l’erreur du siècle ».

[10] P.H. Tavoillot « De la querelle du panthéisme à la querelle de la Révolution française », in Histoire de la philosophie politique, A. Renault, dir. tome 3, p. 152.  « Il faut détruire les prisons,puisque les contre révolutionnaires ne sauraient bénéficier des droits de l’homme », préc onisait Collot d’Herbois pendant la Terreur !

[11] Et Jacobi n’a pas tort de  qualifier la Déclaration d’utilitariste.  Mais il ne semble pas apparaître aux critiques des « Droits » de l’homme que le bonheur <privé et public> a des conditions rationnelles.

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