Du mode d'existence des "droits" de l'homme (4)
-4-
Mais d'un retour sur les faits
La Déclaration est révolutionnaire parce qu'elle est le constat d'un fait et non la déduction d'un droit. Elle ne nous fournit pas un droit qui serait tiré d’un fait. Mais nous contraint à prendre en compte un fait. Les Constituants évoqueront bel et bien des «droits» naturels, et cela a été savamment relevé par plusieurs analyses érudites des débats préparatoires. L’expression figure trois fois dans le texte. Mais ce texte a sa règle de lecture, qui interdit de le fragmenter ainsi : c’est son Préambule. «Les seules causes des malheurs publics et de la corruption des gouvernements...». Et, à sa lumière, la mise en œuvre de la référence aux notions de nature, de droit naturel et d’état de nature y apparaît indirecte et seconde. Elle résulte du constat des effets politiquement, socialement et humainement destructeurs. Effets de quoi ? De tout ce qui fait le contenu des contre exemples. De tels ou tels comportements. Ici, pas de «nature», humaine ou autre, immédiatement donnée comme fait. Mais des «malheurs publics» dont la répétition dans l’histoire dégage peu à peu les contours de ce qui fait qu’un homme est un homme. Et qui continue à les dégager de «l’oubli et du mépris». Ce sont les malheurs publics qui, confrontés à leurs causes humaines, désignent certains comportements comme attentatoires à la «nature humaine», et y rattachent certains «droits» sous le nom de «droits» de l’homme. De qu’lque nom qu'on désigne cette «nature» selon les circonstances et les époques (dignité «morale», salut, intégrité «physique» etc.). Cette qualité de fait que la «nature humaine» revêt, à la lumière de ce qui en menace l'existence ou la viabilité, n'est ni souvent ni clairement perçue comme telle. C'est d'abord que, à l'évidence, toute atteinte à ce qui fait qu'un homme est «humain» coïncide souvent avec une infraction juridique. Pêle-mêle, et à des degrés divers, la torture, l'extermination de masse, l'abandon d'un sans logis, la dissimulation d'un bordereau, la traque d'un poète, etc. sont, ont été ou seront des infractions à la loi d'un droit positif, à un Code . Mais le contre exemple, ici, renvoie à autre chose et à bien davantage qu’une infraction à une loi. Elle ne s'affirme jamais à l'occasion seulement d'une infraction à une législation positive. C'est l'atteinte portée à ce qui constitue la «nature» humaine qui dégage un fait; que cette atteinte, par ailleurs, soit légale ou pas. En tant que telle, une infraction à une loi ne renvoie, elle, à aucun autre «fait» que cette loi et au pouvoir souverain qui l’a fait promulguer et qui sanctionne. Elle ne nous fera jamais sortir du droit. C’est aussi qu’il y a, en un sens, du «fait juridique» : tout ce qui peut avoir des causes ou des effets juridiques. C'est encore que, sur le sujet, pèse toujours l’antique vulgate métaphysique qui se fait fort de fournir une nature humaine qui ne serait pas tirée de l’expérience. «Au XVIIIe siècle, l'essence de l'homme mise en lumière par les différents auteurs appartient à l'ordre de l'idéal et non pas à celui du fait relevant du simple constat. Aucune enquête objective sociologique ou ethnologique avant la lettre ne permettait de la saisir ou de la rencontrer toute faite. Il s’agit donc d'une construction théorique et conceptuelle qui a permis aux différents théoriciens de la loi de dénoncer l'injustice qu'ils avaient sous les yeux» . Il nous semble pourtant que c’était bien plutôt là l’ambition des métaphysiciens que l’effectivité de leur pratique. Que l'horreur de l'affaire Calas, par exemple, n’avait pas tiré son caractère instructif d’une quelconque référence positive à l’«essence de l'homme», et/ou de la mise en oeuvre d'une «doctrine du droit» -même à long terme et pour nous. «Chez Platon ou Aristote, écrivait P. Ricoeur, le mot adikos («injuste») vient toujours avant le mot dikaion («justice») (...) Nous entrons d'abord dans le problème de la justice par le sentiment de l'injustice, par le sentiment qu'il y a des partages injustes. L'indignation est alors, face à ce que nous ressentons comme injuste, le cri : c'est injuste ! Mais l'indignation a ses limites, et surtout elle se fixe sur une revendication d'égalité arithmétique» . Oui, l'indignation a ses limites. La réserve de l'auteur paraîtra de simple bon sens. Ce qu’il en tire est pourtant trompeur. Car où placer ces limites ? S’en tenir au cas du partage injuste, n’est-ce pas les sous dimensionner? Au moins pour ce qui a trait aux «droits» de l'homme, on ne soupçonne guère que l’horreur totalitaire, l'affaire Calas ou l'affaire Dreyfus aient alimenté une revendication d'égalité arithmétique. Par le canal de «théoriciens de la loi» qu’auraient été Voltaire, Zola, Lévi, Antelme ou Chamalov. -5- Les «droits» de l’homme sont destructeurs de statu quo. La Déclaration n’est pas le manifeste de l’innovation, mais de la régénération . On a souligné combien, à la veille de la Révolution, le thème de la régénération est opposé à celui de la «dépravation». Non plus tellement par rapport à une «nature» -avec ce que le terme comporte d’immuabilité- mais au regard d’une constitution perfectible. Ainsi, avec le mesmérisme –doctrine médicale mais aussi politique, et radicale à sa façon-, il s’est agit de «replacer l’homme sous l’empire des lois conservatrices de la nature, comme s’y tient encore le petit Peuple». Et la régénération sera encore explicitement au programme du Directoire . Sous les noms de «droits de l’homme» et de «révolution», dira Mirabeau, il n’y a rien à construire. Pour l’essentiel, il s’agit de dégager, montrer ce qui avait été obscurci par nos passions. Nous pouvons dire qu’il s’agit de déclarer. Pas plus, ici encore, le programme jusnaturaliste d’une déduction du social à partir du naturel que le projet rousseauiste concurrent de création d’une nouvelle nature, celle du «citoyen» dans une cité fondée sur un nouvel instinct de conservation. En ces temps de déblaiement de Pompéi, son point de vue est plutôt comparable à celui d’un archéologue «inventeur». «L’invention des droits de l’homme se fait dans les cahiers de doléances» (Jaurès ). En ce sens, il n’est guère surprenant qu’on ait pu soupçonner avec vraisemblance le regard archéologique sur les bâtiments d’avoir eu quelque rapport avec le réformisme correcteur. Au sens où l’on inflige ne correction, ie : régénérateur et sa violence possible. Spécialement à partir des années 1760 . Ce «goût de la ruine», Bernardin de Saint Pierre en avait souligné les implications subversives en 1784. Et pourtant, c’est au motif apparemment opposé –que l’on trouvait ses peintures dans tous les salons de l’ancien régime- qu’Hubert Robert fut emprisonné sous la Terreur. Dans sa célèbre Grande galerie du Louvre en ruines , on voit –aussi- un artiste qui copie une statue d’Apollon...promesse de la ruine. Qui sait si, dans le parc d’Ermenonville, le temple est à moitié ruiné ou à moitié achevé ? Chez Volney, les ruines ne doivent pas servir à une délectation morose sur la caducité (comme chez Diderot devant les tableaux d’Hubert Robert), mais à une instruction a contrario. Ce sont les erreurs des hommes qui sont seules causes de ces dégâts, aucune fatalité, plus de d ssein divin. Kant : Sapere aude . On comprend que Nietzsche ait traité la Révolution française et le christianisme sur le même ton. On pourrait dire qu’il les a dénoncés comme archéologiques. Et, nous semble-t-il, d’une certaine manière, à juste titre –au moins en ce qui concerne la Révolution. Ce en quoi l'amateur de Voltaire qu'il était n’entendait nullement, d’ailleurs, une dénonciation des Lumières en général. «Pour la Révolution française (comme pour le christianisme), les choses sont accomplies d’avance et l’histoire n’est qu’un développement providentiel. Il suffirait (sic) de descendre en deçà des institutions (mauvaises) pour découvrir le visage (bon) de l’homme. Découvrir, non créer» . Ce qui, involontairement, nous rapproche de la ré-génération.
(à suivre)